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TCHAD : Entre le Tchad de Déby Itno et le Boko Haram de Bakura Doro, une interminable guerre d’usure.
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29.05.2026

Société

TCHAD : Entre le Tchad de Déby Itno et le Boko Haram de Bakura Doro, une interminable guerre d’usure.

Le 4 mai, le JAS, courant historique de Boko Haram, a attaqué une base de l’armée tchadienne sur les rives du lac Tchad, tuant au moins 24 soldats. N’Djamena a annoncé un renforcement de sa réponse militaire. Mais le défi est ancien, et de taille.

Les visages sont juvéniles et les mines réjouies sous les bonnets colorés. Sur les images défilent tout sourire les combattants du Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS), la branche dite historique de l’organisation jihadiste Boko Haram. La concurrente de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap) – l’autre composante majeure issue de l’ancienne « secte » d’Abubakar Shekau, tué en 2021 – revendique sur les réseaux sociaux l’attaque, le 4 mai, d’une unité de l’armée tchadienne à Barka Tolorom, sur les rives du lac Tchad.

L’offensive menée à bord de pirogues a fait au moins 24 morts chez les soldats. Une victoire de taille pour le JAS, qui marque ainsi un peu plus son territoire dans les zones  lacustres de la région et les monts Mandara à proximité. Pour envoyer un message à l’Iswap, autant qu’au pouvoir tchadien, le groupe dirigé par Bakura Dono n’hésite pas à exhiber en vidéo ses prises de guerre : cartes d’identité des militaires tués, ribambelle de fusils-mitrailleurs et roquettes confisqués…

Bakura Dono, un chef violent et insaisissable

Les attaques du JAS dans la région du lac Tchad se sont multipliées ces dernières années, invalidant l’idée d’une reprise en main complète de l’ancien Boko Haram par l’Iswap, dont le chef, Abou Moussab al-Barnaoui, aurait par ailleurs été tué en août 2021. Depuis 2023, c’est la branche dirigée par Bakura Dono, non reconnue par l’État islamique, qui a pris le contrôle de nombreuses îles du lac Tchad, auparavant contrôlées par son concurrent. Illustration de cette bascule régionale : un sous-groupe de l’Iswap a fait défection pour rejoindre le JAS début 2023.

« Le JAS a pris l’avantage, notamment parce qu’il établit des petites cellules, là où l’Iswap préfère de grands regroupements. Il contrôle presque toute la zone des frontières entre le Tchad et le Niger, de Kaiga Kindjiria à Nguigmi et même jusqu’à Blangoua, au Cameroun. C’est une partie importante de la zone du lac », explique le chercheur camerounais Célestin Delanga. Cette réussite tient également au mode de commandement de son chef, Bakura Dono, qui favorise la quasi-indépendance de groupes locaux ou régionaux.

A lire : Entre l’État islamique et le Jnim, une guerre sans merci au Sahel

« Le JAS responsabilise ses chefs en fonction de leur origine, pour mieux mailler le territoire, alors que l’Iswap se fie à l’organigramme de l’État islamique », poursuit le Camerounais. Discret mais réputé violent – il a fait assassiner l’un de ses rivaux, Bakura Sahalaba, pour prendre la tête du JAS –, Bakura Dono ne se laisse approcher que par un cercle restreint et se contente d’exiger l’allégeance des groupes locaux sous forme de butin de guerre. Ces dernières années, cet ex-lieutenant de Shekau ne serait apparu en public que dans quelques vidéos pour démentir l’annonce de sa mort par l’armée nigérienne.

Le JAS de plus en plus attractif

Là où l’Iswap tente, notamment dans le nord du Nigeria, de mettre en œuvre une approche limitant les violences contre les civils musulmans et privilégiant la perception d’impôts plutôt que le simple pillage, le JAS opère de manière plus violente, alliant vol, attentats-suicides et massacres des personnes qu’il considère comme « infidèles ». Contrairement à son concurrent, le groupe de Bakura traite ainsi les civils musulmans mais non affiliés comme des apostats et autorise chez eux la prise du butin sans combattre, le fey’u.

Le JAS peut faire payer aux éleveurs entre 5 000 et 10 000 F CFA par mois, et aux pêcheurs 5 000 F CFA par sac de poisson pêché.

Les commandants locaux conservent la majeure partie de ce fey’u, au détriment de leur haute hiérarchie. Ils seraient également capables de collecter des taxes auprès des pêcheurs, des éleveurs et des agriculteurs, mais d’une façon moins codifiée que l’Iswap, qui en fait même la publicité sur ses réseaux sociaux. « Le JAS peut faire payer aux éleveurs entre 5 000 et 10 000 F CFA par mois, et aux pêcheurs 5 000 F CFA par sac de poisson pêché », résume Célestin Delanga.

Le JAS kidnappe également des filles et des femmes. Les commandants récompensent régulièrement leurs hommes de main en leur permettant de contracter des mariages forcés, une pratique officiellement interdite  par l’Iswap. « Ces particularités peuvent expliquer, entre autres, une forme d’attractivité du JAS depuis quelques années, qui semble supérieure à celle de son concurrent », explique une source sécuritaire.

A lire : Frappes du Tchad contre des jihadistes : des dizaines de pêcheurs présumés morts

Les pays de la zone du lac Tchad semblent pour le moment échouer à contrecarrer cette montée en puissance des combattants de Bakura Dono, qui seraient entre 1 500 et 2 000, selon les estimations les plus basses. Le coup d’État au Niger en 2023 a encore exacerbé les difficultés d’organisation avec le Nigeria, rendant un peu plus inefficace la Force multinationale mixte, dont ces pays font partie aux côtés du Cameroun et du Tchad. Ces dernières années, les réponses aux attaques terroristes ont donc été majoritairement nationales.

Des opérations militaires sans lendemain

« Nous poursuivrons le combat avec une détermination renouvelée jusqu’à l’éradication complète de cette menace », a déclaré le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno après l’attaque du 4 mai sur Barka Tolorom. Le chef de l’État a décrété un état d’urgence d’au moins trois semaines dans la province du Lac, permettant d’instaurer un couvre-feu ou d’interdire la circulation des personnes, des véhicules, des engins à deux roues et des hors-bords. De nouveaux contingents de soldats ont également été déployés.

Les capacités de repli des terroristes jihadistes dans la zone du lac et les monts Mandara rendent quasi impossible toute victoire durable.

Une réaction qui ne dissipe pas les inquiétudes à N’Djamena. « L’armée va ratisser la zone pendant quelques semaines. Les jihadistes vont se replier, puis ils reviendront », prédit notre source sécuritaire. En octobre 2024, Mahamat Idriss Déby Itno avait déjà ordonné l’opération « Haskanite », qui a pris fin en février 2025 avec un bilan annoncé victorieux de 297 terroristes tués. Ce qui n’était déjà pas sans rappeler une autre offensive, baptisée « Colère de Bohoma », menée par son prédécesseur et père, Idriss Déby Itno, en avril 2020.

A lire : Pourquoi Mahamat Idriss Déby Itno a fermé la frontière Tchad-Soudan

« Les capacités de repli des terroristes jihadistes dans la zone du lac et les monts Mandara rendent quasi impossible toute victoire durable, surtout si l’action de l’État n’est que temporaire et militaire. Au fond, les Tchadiens espèrent peut-être aussi que le JAS et l’Iswap se neutralisent entre eux »,  résume un spécialiste de Boko Haram, qui conclut : « Au-delà de l’effet d’annonce, cette frontière n’est peut-être même pas une priorité pour N’Djamena, qui regarde plutôt vers le Soudan et la Libye, voire la Centrafrique ».

Jeune Afrique

Luc Fils de Jacob

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