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Dans l’Extrême-Nord, la résurgence des ex-Boko Haram met les forces de sécurité à l’épreuve
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12.12.2024

Politique

Dans l’Extrême-Nord, la résurgence des ex-Boko Haram met les forces de sécurité à l’épreuve

Plusieurs officiers et élites politiques du Nord s’inquiètent de la multiplication, ces derniers mois, des attaques des groupes djihadistes anciennement liés à Boko Haram. La dégradation de la situation est suivie de près par les autorités à Yaoundé, qui rechignent toutefois à engager un renforcement de leur stratégie d’endiguement.

La riposte à la reprise des incursions d’éléments apparentés aux groupes de Boko Haram dans l’Extrême-Nord peine à se faire une place dans l’agenda sécuritaire à Yaoundé. Comme tous les ans, en fin d’année, le ministre délégué à la défense, Joseph Beti Assomo, a tenu, le 28 novembre, sa « réunion spéciale d’évaluation des urgences sécuritaires ». Celle-ci a réuni les chefs des régions militaires interarmées et ceux de la gendarmerie, le délégué général à la sûreté nationale, Martin Mbarga Nguélé, ou encore le patron de la Direction générale de la recherche extérieureJean-Pierre Robins Ghoumo. La crise anglophone des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, dite crise du NO/SO, était aussi à l’ordre du jour. Mais c’est pourtant la dégradation de la situation dans le nord du pays qui a occupé la plus grande partie des débats.

Le commandement de la IVe région interarmées, menée par le général Saly Mohamadou, et chargée de la lutte contre les djihadistes de Boko Haram, s’inquiète en particulier de la baisse du moral des troupes. Celles-ci restent cantonnées dans des bases reculées, sans relève régulière, et ont vu la sécurité se dégrader au fil des mois dans le bassin du lac Tchad.

La situation dans l’Extrême-Nord s’était légèrement améliorée au début des années 2020, sous le double effet de politiques de stabilisation et de la pression des forces de sécurité (AI du 19/10/22). Le pouvoir central a semblé se contenter de cette relative accalmie, et a investi davantage de moyens dans la crise anglophone, sans toutefois dégarnir le dispositif à l’Extrême-Nord. Trois forces – le puissant Bataillon d’intervention rapide (BIR), dans le cadre de l’opération Alpha ; l’armée de terre, dans les monts Mandara ; et la Force multinationale mixte (FMM) dans le secteur 1 – sont toujours opérationnelles.

Envoi de renforts

Zone la plus peuplée du pays, la région représente un réservoir de voix non négligeable, alors que le président Paul Biya s’apprête à briguer sa réélection en 2025. Dans cette perspective, plusieurs caciques et chefs traditionnels de la région ont fait part de leur préoccupation quant à la reprise des attaques, ces dernières semaines, auprès du ministre de la défense, lui demandant l’envoi de renforts.

Les incursions de combattants ont gagné en intensité et en régularité en 2024. Y compris avant l’attaque contre l’armée tchadienne survenue dans la nuit du 27 au 28 octobre sur le lac Tchad, et revendiquée par JAS Bakura, la faction du djihadiste nigérian Bakura Doro du groupe Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS, une division de Boko Haram). Sur les six premiers mois de l’année, la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) avait répertorié une forte hausse des incidents sécuritaires : 1 426 attaques, dont 837 sur le territoire camerounais, contre, à titre de comparaison, 471 sur le sol nigérian. Cependant, les pertes civiles restent moins nombreuses au Cameroun (562) que chez son grand voisin (1 567).

Trois départements sont affectés par les incursions. Au nord, l’enclave de Logone-et-Chari est exposée aux combats fratricides entre JAS Bakura et son rival, l’ État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap), qui se livrent une guerre intestine pour le contrôle des ressources. Plus au sud, dans le Mayo-Sava et le Mayo-Tsanaga, les forces de sécurité ont affaire à des petites cellules, parfois composées d’une poignée d’hommes, appelées localement JAS Gwoza, du nom de la localité nigériane victime d’un attentat suicide le 29 juin dernier. Les activités de ces groupes, en partie réfugiés dans les monts Mandara, sont de nature prédatrice, allant de menus larcins à des enlèvements de population. De quoi menacer le bon déroulement des récoltes, qui ont été effectuées sous la protection du BIR cette année dans le Mayo-Tsanaga.

Attaques coordonnées

Autour de cette nébuleuse de groupes qui ont survécu à la mort, en juin 2021, de leur chef, Abubakar Shekau, au cours de combats avec Iswap au Nigeria, les alliances se font et se défont au gré des événements. Jusqu’ici, cet éparpillement a permis aux forces de sécurité de contenir la menace. Il rend toutefois la cartographie des groupes et de leurs leaders ardue. Le scénario d’une restructuration des factions en un seul mouvement, comme tente de le poursuivre le groupuscule JAS Bakura au niveau du lac Tchad, reste une menace aux yeux de l’état-major.

Depuis le début de l’année, les militaires constatent l’émergence d’attaques planifiées, au modus operandi plus abouti. Ces escarmouches ont lieu de jour, de manière coordonnée, et utilisent des engins explosifs improvisés, une compétence qui s’était perdue depuis plusieurs années chez les djihadistes. Deux événements, l’incendie du camp avancé de gendarmerie de la ville de Tolkomari, dans le Mayo-Kani, dans la nuit du 11 novembre, puis l’attaque de Tourou, dans le Mayo-Tsanaga, le lendemain, ont marqué les esprits.

Qui plus est, la contre-offensive de l’opération Haskanite menée par le président tchadien, Mahamat Idriss Déby, à la suite de la violente attaque de JAS Bakura sur des positions tchadiennes, poussent les djihadistes vers le sud. D’importants mouvements de populations ont été constatés ces derniers jours dans le Logone-et-Chari, qui a par ailleurs subi, fin octobre, les crues les plus importantes de ces dernières années. Près de 5 000 ménages ont ainsi dû être déplacés au niveau des arrondissements de Blangoua et de Makary.

Faibles résultats

L’année 2025 s’annonce charnière pour la stratégie d’endiguement menée par Yaoundé, et qui repose sur les opérations de réaction du BIR. Cette politique sécuritaire risque d’être mise à l’épreuve, entre le désintérêt d’Abuja et de Niamey pour le bassin du lac Tchad, et les coups d’éclat de l’armée tchadienne. La FMM, créée en 1994 entre le Cameroun, le Tchad, le Niger et le Nigeria, et transformée au début des années 2010 en force antiterroriste, peine à faire exister une réponse sécuritaire coordonnée entre les quatre membres.

L’opération Lake Sanity 2, menée en milieu d’année, a eu de faibles résultats comparés à la mission Lake Sanity, organisée en 2022. Elle s’est déroulée sans la participation des forces nigériennes, en rupture depuis le coup d’État d’ Abdourahamane Tchiani, en juillet 2023 (AI du 23/01/24). Le 28 août, des contacts ont cependant été rétablis, avec la visite à Niamey du chef d’état-major des forces armées nigérianes, Christopher Gwabin Musa. Agacé que son armée soit prise en étau dans la lutte entre Iswap et JAS Bakura, Mahamat Idriss Déby a menacé au début du mois de novembre de quitter la FMM, dont le siège se trouve à N’Djamena. À l’exception d’une visite dans la capitale tchadienne, le 18 novembre, de Nuhu Ribadu, le conseiller à la sécurité nationale du président nigérian, Bola Ahmed Tinubu, la menace n’a pas provoqué de réaction chez ses voisins.

Timidité des bailleurs internationaux

Les états-majors de la région du lac Tchad anticipent un désengagement des partenaires internationaux, préoccupés par d’autres crises à l’international, et notamment de l’ Union européenne (UE), qui appuie la FMM via sa Facilité européenne pour la paix (FEP). La FEP, qui avait mobilisé 70 millions d’euros entre 2021 et 2023 via l’ Union africaine (UA), a réduit la voilure pour la deuxième phase, en 2024, avec une enveloppe de 40 millions d’euros administrée par le français Défense Conseil International (DCI).

Sur le plan civil, la Commission du bassin du lac Tchad a engagé, depuis 2019, via le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), un mécanisme de stabilisation qui entrera en janvier dans sa deuxième phase  (2025-2028). Il est financé par un panier de bailleurs internationaux à hauteur de 40 millions de dollars par an, dont 10 millions pour le Cameroun. Contrairement à ses voisins, Yaoundé a engagé une stratégie de réhabilitation du maillage administratif de l’État, via la construction de 200 infrastructures publiques dans 28 localités de la région.

Tribune Info avec Africa Intelligence

Julie Astongar

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